Qu’est-ce que la polémique autour de Laure nous apprend sur les fantômes du Rwanda ?

Une commission contestée et une résistance qui s’organise…

Laure Uwase a été nommée en tant qu’experte dans le groupe composant la commission “Vérité et Réconciliation” sur l’histoire de la colonisation belge. Sa nomination a créé une tourmente médiatique, voire même une quasi faute diplomatique.

Ce qu’on reproche à Laure, c’est d’être membre de Jambo ASBL et on accuse cette association de véhiculer des thèses négationnistes du génocide des Tutsis.

Dans cet article, je souhaite revenir sur l’engouement médiatique et comprendre ce qui a créé ce déchainement dans les médias.

J’ai également décidé d’interroger Jambo ASBL pour mieux comprendre quels sont les objectifs de l’association et connaitre pour quelle raison l’association est autant décriée.

Waving flag of Rwanda and Belgium

Qu’estce qu’une commission vérité et réconciliation ?

En Belgique, une commission spéciale a été constituée dans le but de réaliser un travail de mémoire sur la période coloniale, jusqu’à l’indépendance du Congo le 30 juin 1960. Tous les aspects de la colonisation du Congo, du Rwanda et du Burundi seront examinés.

Cette commission belge a 2 objectifs principaux : mieux connaitre ce qui s’est passé durant la colonisation et favoriser le vivre ensemble.

Eline Mestdagh, historienne à Gand l’explique :

“Ce qui est spécifique à cette commission, c’est qu’elle s’est mise en place plusieurs décennies après la fin de la colonisation. Il est difficile de décider qui sont les coupables, les victimes…Il est plutôt question de juger les injustices structurelles car dans la majorité des cas, les coupables sont déjà morts. C’est une commission historique, qui n’a pas de mandat juridique. L’idée est de connaitre ce qui s’est passé.”

La commission sous sa forme actuelle est problématique car elle n’est pas assez inclusive. Normalement, ce type de processus a lieu à l’initiative de la société civile. C’est elle qui est censée poser le débat. C’est seulement dans un second temps que le pouvoir politique est invité à s’impliquer afin d’appliquer les décisions qui sortiront de cette commission. En Belgique, le processus est inversé. C’est le monde politique qui a lancé la commission en laissant sur le côté la société civile. Pourtant, le débat décolonial concerne toute la société civile. Ça concerne tout le monde et chacun devrait être partie-prenante.

Il faudrait qu’il y ait un processus de la société civile-même pour qu’il y ait un vrai espace de parole et des discussions qui ne soient pas cadenassées. Heureusement, il y a les assises décoloniales ou d’autres initiatives de la diaspora qui sont intéressantes.”(ndlr : source anonyme)

Laure Uwase

Le cas de Laure, signe d’une diaspora rwandaise divisée

Pour Eline, au-delà du choix de Laure, le problème c’est que la commission a une très faible connaissance de la diaspora.

“Ce qui est assez étonnant, c’est qu’ils aient choisi Laure en tant qu’experte, alors qu’elle est membre de Jambo. Tandis qu’Ibuka Belgique faisait partie des associations invitées à débattre en tant que “représentants de la diaspora… » (Mestdagh, 2020)

• Ibuka ou Jambo ASBL
Laure fait partie de Jambo ASBL et c’est ce qui lui est principalement reproché.
Pour bien comprendre ce qu’il se joue, il faut connaitre ces 2 associations rwandaises.

Ces 2 associations n’ont pas la même vision de ce qui s’est déroulé durant les années 90 au Rwanda et n’ont pas les mêmes objectifs.

Jambo

Jambo ASBL est une association crée en 2008, qui œuvre à la création d’un état de droit dans la région des Grands Lacs.

Jambo est très souvent qualifié de négationniste. Selon elle, en plus du génocide bien documentée des Tutsis au Rwanda, il y aurait eu un second génocide des Hutus dans l’est du Congo. L’ASBL dénonce vigoureusement le régime actuel de Kigali, en l’accusant de ne pas respecter les droits de l’homme.

Ibuka

« IBUKA-Mémoire et Justice est une association sans but lucratif fondée en août 1994, regroupant les survivants du génocide perpétré contre les Tutsis au Rwanda. Chaque année lBUKA organise des conférences, colloques réunissant experts, juristes, historiens et différents acteurs dans le domaine de la recherche scientifique afin de répondre aux objectifs du ‘Décret Mémoire’. »

Ibuka a pris la décision de ne pas participer à cette commission à cause de la présence de Laure. Ces deux associations se renvoient la balle :

Jambo ASBL accuse Ibuka d’être tenu d’une main de fer par le régime de Kigali et de défendre les intérêts du gouvernement plutôt que celui des rescapés. Tandis qu’Ibuka accuse Jambo d’être une association négationniste du génocide des Tutsis.

Pour beaucoup d’historiens, dont Eline, les personnes de Jambo sont engagées dans un révisionnisme de l’histoire… Pour elle, c’est très problématique et loin de la vérité historique. “Les personnes de Jambo sont engagées dans un révisionnisme de l’histoire et c’est l’opposé de la vérité. Ils contournent la vérité et enlèvent certains éléments, changent la chronologie des évènements et minimisent complètement certains faits. Même si les 2 camps ont été touchés et que beaucoup de Hutus sont morts, il n’est pas historiquement correct de parler d’un double génocide. Ce n’est pas la vérité et ce n’est pas défendable historiquement

Selon Norman de Jambo, les accusations de négationnisme ne sont pas légitimes et n’ont jamais abouties à aucune plainte.

“On accuse Jambo d’être une association négationniste du génocide contre les Tutsis. Il existe depuis 2018, une loi qui pénalise le négationnisme. Pourtant, ni l’asbl Jambo, ni aucun de ses membres n’ont jamais reçu la moindre plainte à ce sujet. Jambo reconnaît le génocide contre les Tutsis sans la moindre ambiguïté. Depuis notre création, on dénonce les crimes perpétrés par le régime en place. On dénonce un génocide, documenté dans le report mapping, contre les Hutus à l’est du Congo. (…) ”

Pour Jambo, au-delà de la sémantique “l’important aujourd’hui, c’est de remettre sur la table le report mapping et de créer un nouveau tribunal pénal international pour le Congo”.

• Pourquoi et comment Laure a pu rester malgré les accusations ?


Selon Norman de Jambo, c’est le soutien de la diaspora qui a permis à Laure de rester. Une lettre de soutien, signée par 1124 personnes a été envoyé au Parlement.

Pour le président de la commission, le départ de Laure pouvait ouvrir une brèche. Eline a pu discuter avec Wouter de Vriendt : la peur du président de la commission, c’était d’ouvrir une brèche. S’il prenait la décision de virer l’une ou l’autre personne, d’autres membres risquaient d’être contestés. Cette commission risquait également de perdre sa légitimité si elle licenciait une des seules femmes noires présentes. D’un point de vue symbolique, c’est aussi important d’avoir des personnes noires. Anne-Wetsi par exemple, ne souhaite pas être la seule afrodescendante dans cette commission.” Mais pour Eline, “garder Laure délégitime tout le projet, alors que c’est déjà une commission très compliquée.”

Conclusion : de la précipitation, du mépris et beaucoup de misogynoir…

Durant toute cette polémique, on a pu constater beaucoup de précipitations.

Une précipitation dans les choix des membres d’une commission, pourtant essentielle et attendue depuis longtemps. Cette commission est censée apporter des pistes de réponses sur le colonialisme mais elle reste extrêmement opaque et ne suscite pas le débat de société qu’on aurait voulu voir émerger.

Mais aussi, une précipitation de la part de nombreux journaux belges qui n’ont pas pris le temps de vérifier les informations et qui n’ont pas hésité à désinformer les gens sur l’identité de Laure.

Je peux notamment citer la journaliste Colette Braeckman qui s’est empressée de dire que Laure était la fille d’un génocidaire. Ce que Norman dément en expliquant : “On accuse son père d’avoir été condamné par des tribunaux Gacaca. Le père de Laure s’appelle Anastase Nkundakozera. Il semble qu’il y ait un Anastase Nkundakozera qui ait été condamné par les tribunaux Gacaca en 2006. Par contre, ce n’est pas son père. Le père de Laure vit en Belgique depuis les années 90, c’est-à-dire avant le lancement des tribunaux Gacaca en 2002. Que ce soit au niveau de la description des deux individus, au niveau des professions exercés ou des régions d’origines, ces 2 personnes ne correspondent pas. De plus, le père de Laure n’a jamais été inquiété par la justice belge. Cet Anastase existe mais ce n’est certainement pas le père de Laure. Pourtant, c’est une accusation qui est reprise sans le moindre filtre dans les médias et parfois même, sans l’utilisation du conditionnel. Pourtant, aucun journaliste ne nous a jamais contactés pour vérifier ce type d’informations. Ils répètent juste les informations venant des officiels rwandais. On est subjugué et on est obligé d’envoyer des droits de réponse. La base de la déontologie journalistique n’est pas respectée.”

En tant que belgo-rwandaise et afroféministe, je pense qu’il est important de comprendre dans quelle mesure les aprioris sur Laure ont pu influencer son traitement médiatique. Beaucoup de médias ont fait des raccourcis très rapides en déclarant que son père était génocidaire, sans même procéder à la moindre vérification. Pourtant, tous les Hutus ne sont pas des génocidaires et ce type de diffamation est extrêmement grave. Je ne suis pas sûre que ces mêmes médias auraient osé diffamer un homme blanc si aisément. Je crains que ce traitement soit lié à de la paresse intellectuelle et à un racisme insidieux.

Après le génocide contre les Tutsis, il y a eu une diabolisation et une essentialisation des Hutus. Ce qui est un comble car il aurait fallu, au contraire, encourager la paix et favoriser la résilience d’un peuple déjà traumatisé par le racisme. Tous ces mensonges arrivent à avoir un écho dans les médias car ils répondent à des stéréotypes déjà bien ancrés dans l’imaginaire collectif en Belgique.

Je ne suis pas sûre que Laure soit la personne la plus légitime pour mener ce combat mais je ne pense pas qu’on puisse l’accuser à tort et à travers à cause de ses origines ou à cause de ses convictions politiques.

De plus, cette commission va surtout étudier la période coloniale. Il n’est donc pas question de se pencher sur le génocide mais plutôt de réfléchir aux conditions qui ont pu mener à un tel drame. Dans ces circonstances, je ne pense pas qu’il soit judicieux de congédier l’une des seules femmes noires de la commission.

Pour ce qui est du révisionnisme ou du négationnisme, ce sont des accusations graves qui peuvent être portées auprès de la Justice, et ce sera à elle de trancher.

Est-ce que le choix de Laure est une erreur ? Peut-être. Mais ce choix n’est pas plus grave que l’opacité de la commission et son manque d’inclusivité.

Je crois que tout ce processus est bien plus problématique que le choix de Laure.

L’article entier sera à lire sur le site de Bamko dans quelques semaines…

Sources :
Cros, M.-F. (2011, Février 09). L’inquiétude des rescapés du génocide rwandais. Récupéré sur Le Soie: https://www.lalibre.be/international/l-inquietude-des-rescapes-du-genocide-rwandais- 51b8cd8ae4b0de6db9bfd5d0
Ibuka Mémoire & Justice – Centre labellisé de la Fédération Wallonie-Bruxelles (Décret Mémoire). (s.d.). Consulté le 2020, sur Ibuka : https://www.ibuka.app/about-us/
Mestdagh, Eline. (2020).
Sinamenye, N. I. (2020, Novembre).
Veysset, P. (2020, Juin 18). Passé colonial de la Belgique : une commission parlementaire devrait commencer ses travaux dès la rentrée. Récupéré sur TV5monde: https://information.tv5monde.com/info/passe-colonial-de-la- belgique-une-commission-parlementaire-devrait-commencer-ses-travaux-des-la

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