“Pour se politiser, on doit libérer de l’espace mental et pour ça, il faut que les urgences sociales soient réglées.” Collectif Susu

Le collectif Susu est né en novembre 2020. C’est un collectif citoyen anticapitaliste et afroféministe bruxellois. Actuellement, elles fournissent une aide et un appui administratif aux personnes afrodescendantes en difficulté financière. Les membres du collectif ont remarqué que peu de gens osaient avouer qu’ils vivaient dans la précarité. Leur objectif est de rendre visible et de nommer cette précarité afin de mieux la contrer. Pour elles, sortir de la honte est le premier pas pour s’organiser.  

Captures d’écran compte Instagram « Collectif Susu »

Pourquoi avez-vous commencé en novembre 2020 ? Est-ce que le confinement a joué dans la création de votre collectif ? 

Les personnes précaires subissent beaucoup de discriminations. Mais être une femme noire et précaire, c’est encore plus dur. Les afrodescendant.e.s font face aux difficultés les plus importantes.
En novembre, on s’est rendu compte qu’on était nombreuses à être dans des situations de précarité. Beaucoup de femmes noires occupent des métiers de première ligne ou des métiers de service. Ce sont elles qui sont le plus sujettes à tous les aléas du travail (licenciement, burnout, contrats précaires…). Le covid est un accélérateur des inégalités. La pandémie a été un puissant réveil et nous a poussées à passer à l’action plus rapidement.  

Logo collectif Susu

Quelles étaient vos activités avant la création du collectif et que faites-vous maintenant ? 

Nous étions responsables de l’ASBL RESPUBLIK, dans laquelle on animait des ateliers citoyens. Aujourd’hui, on fait de l’entraide administrative avec des personnes qui ne touchent pas leur CPAS, leur chômage ou qui sont confrontées à des problèmes administratifs. Cette fois-ci, on s’est organisé en collectif afin de se libérer de la charge administrative. Notre public cible a également changé. On avait envie de se concentrer sur les personnes de la communauté afro. On soutient également les personnes sans-papiers. Ça fait partie de notre volonté d’action.  

Selon vous, la santé mentale des femmes noires a été particulièrement mise à mal durant ce confinement. Est-ce que c’est un constat que vous avez fait de manière intuitive ou informelle ? Comment est-ce que vous êtes arrivées à cette réflexion ?  

On avait déjà une suspicion. On connait beaucoup de femmes noires en difficulté. Lorsqu’on a créé le collectif, on a rencontré beaucoup de personnes qu’on trouvait intéressantes à Bruxelles. C’est à travers ces rencontres qu’on a fait ce constat. Presque toutes les femmes noires qu’on a rencontrées étaient dans des mécanismes de protection d’elles-mêmes au travail. Il y a différents cas de figures. Certaines vont éviter de parler à leurs collègues car elles sont dans un environnement raciste. D’autres vont tenter de revendiquer leurs droits mais elles finissent toujours par avoir des problèmes.  

On a fait la rencontre d’un garçon qui nous a parlé de son expérience. Il était le seul noir dans sa boite. En racontant son histoire et en expliquant quelle était l’ambiance au travail, on s’est rendu compte que c’était un problème de santé mentale. Pour te donner un exemple concret, il a remarqué que lorsqu’il rédigeait un bon rapport, son supérieur hiérarchique en prenait le crédit publiquement. Par contre, lorsqu’il commettait une erreur, son supérieur affichait ses fautes publiquement, en faisant des mails allant à toute la boite par exemple. Il savait qu’il était observé à la loupe. Dans son témoignage, j’ai bien vu qu’il y avait un problème de bien-être au travail. C’est le type de témoignages qui montre les préjugés qui peuvent exister dans un environnement raciste. Actuellement, il a un nouveau boulot et il rencontre exactement les mêmes problématiques et c’est tellement grave, qu’il n’arrive parfois plus à aller au boulot. Il fait face à beaucoup de micro-agressions et c’est usant.  Quand on est éduqué à supporter, à ne pas dire les choses et à prendre sur soi, on peut vite finir par être déprimé… 

Quel est le profil type des personnes que vous accompagnez ? 
 Il n’y a pas de profil type. Ça va du travailleur sans-papier à des cadres. Souvent, les personnes qui ont des diplômes ou qui ont des postes à responsabilité ne s’identifient pas comme précaires. Pourtant, dans les histoires qu’elles nous racontent, il y a une forme de précarisation. Quand tu es sujet à des burnout à répétition, que tu es sous-employée car la tâche que tu effectues n’est pas en adéquation avec ton diplôme ou alors, que tu subis du racisme dans ton milieu professionnel, il y a une forme de précarisation. Les personnes ne s’identifient pas forcément comme précaires car elles se disent : ça va, j’ai un boulot et je peux payer mon loyer mais pourtant, il existe une forme de précarisation qui est flagrante.  C’est important d’ouvrir les yeux sur ces situations. Ce n’est pas parce que tu es universitaire, que tu n’es pas précaire.  

Quand on n’a pas de diplôme, c’est encore pire car tu es encore plus à la merci des aléas du travail. Je pense notamment à toutes les personnes qui travaillent au noir dans l’HoReCa. Elles auront plus de mal à se retourner. Ces personnes-là peuvent être confrontées au racisme via le CPAS, face au syndicat ou à l’ONEM si leur dossier n’est pas traité. Il y a des femmes qui ne vont jamais percevoir leur revenu, alors que leur dossier a été accepté 4 mois plus tôt par le CPAS mais l’assistante sociale ne les a jamais prévenues. Ou alors, on va couper leur CPAS car on suspecte qu’elles travaillent au noir sans aucune preuve et sans aucun élément probant pour le déterminer.  

On est nombreuses à vivre ces injustices liées au racisme dans le monde professionnel. Pensez-vous qu’il existe une omerta qui fait que personne n’ose en parler ? 

A partir du moment où tu dénonces ce genre de choses publiquement, ça va être très difficile de retrouver un travail. Quand tu es au boulot, il y a toutes sortes de mécanisme qui se mettent en place pour invisibiliser le racisme que tu subis. D’abord, on te dit « n’hésite pas à en parler s’il y a un problème. » Puis, on te dit, « non mais ce n’est pas un problème. On connait cette personne ». Je l’ai vécu personnellement. La personne que tu accuses aura tendance à se victimiser et à faire des scènes au travail. On va toujours te demander à toi de trouver un compromis par rapport à la situation que tu vis. Soit, tu pars, soit tu te fais virer parce que ça va trop loin. 

Concrètement, comment aidez-vous ces personnes ? 

A partir du moment où ta source de revenu est en péril, c’est ton logement qui est en jeu et toute une série de problèmes peut s’enchainer.  

On souhaite faire de l’entraide mutuelle. On tente de rassembler nos connaissances pour aider les gens concrètement. Certaines personnes souhaitent rejoindre notre collectif mais se disent : “je ne connais rien en droit du travail ou en droit social.” Pourtant, ensemble, on peut gérer un dossier et essayer de trouver des pistes de solution. Lorsqu’on cherche toutes ensemble, il y a des solutions qui émanent de cette intelligence collective. Quand on est tout seul à devoir collecter beaucoup d’informations, c’est compliqué. La tâche est énorme. L’idée, c’est de mutualiser la connaissance et les ressources pour apporter de l’aide aux gens. On n’est pas des professionnels du droit. On est persuadé qu’entre nous, il y a beaucoup de connaissances qui pourraient nous aider à traiter les dossiers plus rapidement.

On est des personnes normales mais on se débrouille pour trouver des réponses à nos questions. On a des connaissances liées à nos expériences personnelles ou on va contacter des personnes qui ont de l’expérience sur ces sujets et qui veulent bien nous aider à traiter certains sujets. Par exemple, il y a une personne qui n’avait pas de papiers et son avocat ne lui répondait pas depuis des mois. On a juste envoyé un email et l’avocat nous a répondu directement. On imagine qu’en voyant le mot “collectif”, l’avocat a pensé qu’on était une structure importante.  

On aimerait que ce soit une entraide au sens beaucoup plus large que ça. On pourrait résoudre beaucoup de problématiques nous-mêmes si on s’entraidait. Le gouvernement produit des rapports chaque année. On sait très bien qu’il existe des inégalités inhérentes au racisme. La question, c’est comment est-ce qu’on fait, en tant que communauté, pour résoudre ces problématiques que le gouvernement ne prendra jamais en charge ? 

Il y a 50 000 Congolais en Belgique mais on est combien d’Afrodescendants au total ? Si on donnait tous 50 centimes mensuellement pour résoudre des problématiques de la communauté, on aurait plus de problèmes depuis longtemps. Quand on s’occupe nous-mêmes de nos problèmes, on arrive à les résoudre mais lorsqu’on les laisse à la merci de l’état, on n’avance pas. Le collectif Susu existe parce que pour se repolitiser, on doit libérer de l’espace mental et pour ça, il faut que les urgences sociales soient réglées. 

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