Qui est ton père ?

C’est une question assez simple que la plupart des jeunes rwandais entendent lorsqu’ils rencontrent un autre Rwandais, un peu plus âgé.  

Je n’ai jamais rien ressenti d’étrange, d’inquiétant ou de bizarre lorsque j’entendais cette question. J’ai toujours répondu avec fierté et enthousiasme.  

Cependant, lorsque le ministre de la Justice au Rwanda a partagé un article intitulé « Iso ni nde – Qui est ton père ?», son objectif était beaucoup plus suspicieux. 

 Il y a quelques semaines, ce ministre a partagé un article accusant les militants de Jambo ASBL de propager une idéologie négationniste. Jambo est une association belge qui sensibilise le grand public aux crimes qu’ils attribuent au FPR (l’actuel parti politique au pouvoir au Rwanda). 
Jambo ASBL est régulièrement accusé de “négationnisme” dans les médias mais les membres de l’association n’ont jamais reçu de plainte à ce sujet.  

J’ai trouvé l’article partagé par ce ministre très problématique car il ne respectait aucun principe de déontologie journalistique.  D’abord parce qu’on voit les visages de ces jeunes militants, mais aussi parce que l’article accuse l’ensemble de ces personnes d’être les enfants de pères qui auraient perpétré le génocide. C’est une accusation assez grave, pourtant, le journaliste n’apporte aucune preuve et prend le risque de porter préjudice à la réputation de ces personnes. C’est malheureusement un procédé très souvent utilisé par les proches du régime rwandais.  
 

Il y a quelques mois déjà, je vous parlais de Laure Uwase qui avait été malmenée par les médias belges. En m’intéressant à son histoire, je me suis rendue compte qu’il y avait beaucoup de désinformation à son sujet. Notamment, lorsqu’on lui reproche d’être la fille d’un génocidaire. Cette accusation n’est absolument pas fondée car son père n’a jamais eu de problèmes avec la justice rwandaise. 

 
L’étude de Claudine Kuradusenge m’a aidée à comprendre pourquoi le gouvernement rwandais avait une telle facilité à estimer que toutes ces personnes étaient des négationnistes et/ ou des descendants de génocidaires. 

Qui seraient ces « négationnistes » ? 

Les personnes qu’on qualifie aujourd’hui de « négationnistes » sont des personnes qui utilisent le terme « génocide rwandais ». 

Peu après le génocide de 1994, l’expression « génocide contre les Tutsis et massacre contre les Hutus modérés » était largement utilisée. 

En 2008, il y a eu une cristallisation de la narration et à la demande du gouvernement rwandais, les institutions internationales ont modifié les textes et ont conservé l’appellation « génocide contre les Tutsis ». 

Kigali considère les membres de Jambo comme étant négationnistes car depuis leur création, ils dénoncent les crimes perpétrés par le régime en place et ils accusent le FPR d’avoir exécuté un génocide contre les Hutus, à l’est du Congo.   

Au Rwanda, le concept d’ethnie a beaucoup changé. 

Aujourd’hui, il est devenu totalement illégal d’utiliser les termes ‘hutus’, “tutsi” ou ‘twa’ pour qualifier les identités de chacun. Mais bien que l’identification en tant que groupe ethnique soit interdite, ça reste une part importante de la vie et du destin des individus dans la société rwandaise.  

Aujourd’hui, les citoyens rwandais sont essentiellement divisés en 4 catégories

  • Les rapatriés : ce sont majoritairement des Tutsis rentrés d’Ouganda après 1994 
  • Les survivants : ce sont des Tutsis qui ont toujours vécu au Rwanda et qui ont survécu au génocide
  • Les instigateurs : ce sont des Hutus  
  • Les anciens réfugiés : des Hutus partis après 1994 et des Tutsis partis avant 1994 
     

Dans l’inconscient collectif, il n’y aurait pas de survivants Hutus car tous les Hutus qui se seraient opposés au génocide seraient morts aujourd’hui. “Toute personne Hutu vivant au Rwanda aujourd’hui serait un participant actif ou un spectateur passif du génocide. Dans un cas, comme dans l’autre, il porterait une responsabilité morale.” Dans le livre de Judi River, elle estime à 8% le nombre de Rwandais qui auraient activement participé au génocide contre les Tutsis. La grande majorité des Hutus présents au Rwanda durant cette période sont obligés de vivre avec cette étiquette d’instigateurs du génocide.  

Pour beaucoup de Hutus innocents, c’est un amalgame très lourd à porter car ils ont également perdu des proches durant le génocide. Mais appartenir à ce groupe ethnique, c’est porter une culpabilité collective très complexe.  

Lire cette étude m’a permis de mieux comprendre pour quelle raison les proches du régime de Kigali n’hésitaient pas à accuser tous les opposants de la diaspora d’enfant de génocidaire. Pour eux, être hutu et être vivant, c’est avoir été complice. Et ce, peu importe la réalité des faits.

Au final, « qui est ton père » ? C’est une très belle question mais cette interrogation ne devrait pas nous définir ad vitam aeternam.  

Quand bien même ces personnes seraient des enfants de génocidaire, ils ne devraient pas être enfermés dans cette identité.  

Lorsque le gouvernement résonne ainsi, il entre dans une logique tragique et raciste qui nourrit ce drame qui a déjà fait bien assez de morts.

Sources :

Denied Victimhood and Contested Narratives: The Case of Hutu Diaspora

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