Interview avec Carine Kanimba, la fille du héros de Hôtel Rwanda – « Qu’est-ce que le Rwanda a contre la Belgique? Pourquoi le pays est si lent à réagir? »

Si vous vous êtes un jour intéressé à l’histoire du Rwanda, vous avez forcément entendu parler de Paul Rusesabagina. 

Le film «Hôtel Rwanda » décrit l’expérience de Paul, directeur de l’hôtel des 1000 collines. Durant le génocide contre les Tutsis de 1994, cet homme a sauvé plus de 1200 personnes, qui ont pu trouver refuge dans ce lieu. Il y a quelques semaines, Paul a été arrêté et probablement kidnappé (à Dubai) par le régime. Il fait désormais partie de la longue liste des opposants emprisonnés au Rwanda.  

Ces 15 dernières années, le héros du film est devenu très critique à l’égard du gouvernement. Il utilisait sa plateforme et son aura internationale pour lutter contre la dictature au Rwanda. 

Il n’avait pas grand-chose à gagner en s’attaquant à Kagame car il travaillait dans l’humanitaire et était reconnu dans le monde entier.  Pourtant, comme Carine Kanimba (la fille adoptive de Paul) l’indique : « Tout ce qu’il faisait, c’était parler pour le peuple rwandais. Il savait que les Rwandais à l’étranger et au Rwanda avaient peur. Il prônait leur accès à la santé, à la participation politique et à une plus grande liberté.”  

Il est en prison depuis la fin du mois d’août pour des chefs d’accusations très graves, dont « meurtre » et « terrorisme » L’une des pistes, pour faire sortir Paul de prison serait d’avoir une intervention de la Belgique. Carine Kanimba, est la fille adoptive de Paul et elle est venue en Belgique afin de mettre la pression sur les politiques belges.   

J’ai décidé de l’interviewer, en voyant le silence consternant de la presse.  Il est grand temps que les médias belges s’emparent plus sérieusement de cette affaire.  

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  1. Comment vas-tu ? 

Honnêtement, on essaie de tenir le coup et de rester fort. Il y a certains jours où on est affaibli, on est fatigué, inquiet, on a peur pour papa. On pleure beaucoup, on est fâché. Il y a d’autres jours, où on a des bonnes nouvelles et on est heureux car on voit que ce qu’on fait porte ses fruits.  Mais de manière générale, on est à la fois, déterminé et frustré par tout ce qui se passe.  

  1. Dans la dernière interview de ton papa devant la presse, il déclare qu’il se rendait au Burundi mais qu’il s’est retrouvé au Rwanda. Est-ce que vous en savez plus ? Est-ce qu’il a été obligé de déclarer ça ?  

On ne sait pas très bien ce qu’il en est et à chaque fois qu’on l’a au téléphone, il nous interdit de parler du procès.  Ce sont des ordres qui viennent directement de ses avocats (imposés par le gouvernement). Ils lui ont interdit de parler de ce sujet.  

Je sais qu’il allait à Dubai. Je l’ai même aidé à chercher des vols de Chicago à Dubai. Il était censé rentrer aux Etats-Unis le premier septembre. Tout ce qui concerne le Burundi, je ne peux pas le confirmer car nous recevons les informations également à travers les médias. Je n’ai pas eu l’opportunité de parler avec lui ouvertement.  

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  1. Est-ce que vous vous prépariez au fait que ça puisse arriver ou ça reste un énorme choc ?  

Ça reste un choc. On a toujours été assez ouvert à propos de la politique de Kagame, de la situation au Rwanda, de la politique en Afrique et dans le monde. Donc, on a toujours parlé des prisonniers politiques comme Diane Rwigara ou Victoire Ingabire. Et toutes les autres personnes qui ont disparues ou ont été arrêtées, inculpées pour des choses qu’ils n’avaient pas commises. On a toujours suivi ce genre de problèmes venant de Kigali.  Je ne dirais pas qu’on était préparé mais on suivait la politique. 

Papa était très transparent, il critiquait ouvertement le gouvernement de Kagame. On n’a jamais cru qu’ils pourraient aller jusqu’à l’attacher, le bander les yeux et l’emmener de force au Rwanda. On ne pensait pas qu’il pourrait être kidnappé mais après le cambriolage, après la tentative de meurtre dans les années 2000, le harcèlement dont il était victime lors de ses apparitions dans les universités… On sentait le harcèlement. Préparés ? Non. Mais conscients des menaces, oui.  

  1. Tu es venue en Belgique pour le défendre et voir ce que la Belgique peut faire. Où est-ce que ça en est ? 

La fondation de papa est aux Etats-Unis et mes frères et sœurs également. Ils nous aident à faire campagne pour la libération de papa sur place. 

Moi, je suis venue pour défendre papa au sein du gouvernement belge et du Parlement européen. Je souhaite faire plus de bruit ici et sensibiliser sur ce sujet. Je dirais que ça avance mais on attend encore que le gouvernement belge prenne une position publique.  On insiste pour que la Belgique fasse vite et prenne position. On sait qu’ils font ce qu’ils peuvent mais ce n’est pas encore suffisant. Nous avons un gouvernement, seulement depuis le 1er octobre. Même en parlant avec les autorités belges, le fait qu’il n’y ait pas de gouvernement ralentit beaucoup les choses.  

Le premier ministre est actuellement en train de créer son cabinet et on espère qu’il pourra se pencher sur cette question. On souhaite qu’il prenne une position claire afin que papa soit libéré.  Donc, oui, ça avance mais pas assez vite pour quelqu’un qui a été kidnappé, amené par force et accusé de crimes.  

On connait les précédents de la Belgique dans ces cas-là. Il y a une dame, basée en Angleterre qui s’est fait kidnapper, les Anglais se sont mobilisés et elle a pu rentrer rapidement. (ndlr : Il y a 3 ans, Violette Uwamahoro, une anglaise d’origine rwandaise est partie assister aux obsèques de son père et s’est retrouvée maintenue pendant quelques semaines en prison. ) 

 Il y a la petite sœur de Diane Rwigara, Anne qui a été arrêtée en même temps que sa soeur et qui a pu être ramenée aux Etats-Unis en quelques semaines. Les Américains se sont mobilisés rapidement et ont mis une telle pression, qu’elle a été vite libérée. Tandis que les Belges ont pris plus d’un an pour ramener la maman de Diane en Belgique. Il y a eu de nombreux exemples de moments où la Belgique n’a pas réagi assez tôt. La question, c’est pourquoi la Belgique est aussi lente à réagir ? Quelles sont les relations secrètes entre les deux pays. Qu’est-ce que le Rwanda a contre la Belgique qui fait que le pays prenne tant de temps à réagir? 

  1. J’ai l’impression que la couverture médiatique en Flandre est bien plus importante. Est-ce que tu l’as remarqué aussi ? 

Le gouvernement rwandais arrive à contrôler la narration de la presse belge francophone. Lors du procès de mon père, pour sa mise en liberté sous caution, on a vu qu’il y avait beaucoup de choses qui étaient mal traduites du kinyarwanda au français. Beaucoup de journaux ont repartagé des informations incorrectes.  

On se dit que le côté francophone est fort influencé. Contrairement au côté néerlandophone qui réagit différemment.  

Même dans le passé, fin 2014, la Belgique a privé 40 millions d’aide car le Rwanda n’avait pas assez fait pour prouver que le pays ne violait pas les droits de l’homme. C’est le cabinet du ministre Alexandre de Croo, ministre de la coopération au développement, qui avait pris cette décision, à l’époque.  

Ils sont au courant des crimes qui se produisent au Rwanda et du traitement de certains Rwandais dans la diaspora. En connaisant ces faits, ils ne peuvent plus faire semblant de ne rien voir. Encore plus maintenant, qu’un Belge se fait accuser injustement.  

  1. Est-ce que vous êtes déçus ? 

On veut donner le bénéfice du doute à la Belgique car on sait que le pays n’avait pas de gouvernement jusqu’à il y a peu. Ils nous aident un peu au niveau consulaire pour nous tenir au courant de son état de santé. Mais ils font le minimum. Mais en même temps, on a encore besoin de la Belgique. A présent, des membres du cabinet vont pouvoir faire les recherches nécessaires et ils devront répondre à ces demandes d’investigation. Ils pourront voir que ça fait des années qu’ils inventent des choses sur lui pour le décrédibiliser. Ça fait plus de 20 ans que mon père documente toutes les attaques qu’il reçoit.  

Il a tout documenté : il a porté plainte lorsqu’il a été cambriolé, lors de sa tentative de meurtre… Il a toujours porté plainte à la police de Kraainem. La police pourra dire qu’il n’était pas en sécurité. Le pays ne peut pas nier toutes ces menaces. La Belgique est l’un des plus grands défenseurs des objectifs de développement. Le numéro 16, c’est la paix et la justice. Si réellement, c’est le cas, il faut mettre en pratique ces paroles. Sinon, on ne pourra plus croire à leur positionnement sur les droits de l’homme. C’est une position très claire à adopter. Leurs actions et leurs agissements actuels pourront vraiment être un précédent dans l’histoire. 

  1.  Est-ce que vous êtes craintifs toi et ta famille ?  

Oui on a des craintes parce que malgré que papa ait toujours été très médiatisé, ils l’ont quand même menacé et cambriolé. Ils l’ont quand même harcelé lors de ses interventions publiques. En même temps, on espère que cette attention nous protège mais être une personnalité publique ne suffit pas pour garantir notre sécurité.  

  1. Judi Rever (ndlr : Judi est une journaliste canadienne. Elle a enquêté pendant plus de 20 ans sur la région des Grands Lacs et a écrit le livre Rwanda, l’éloge du sang), a toujours des problèmes lorsqu’elle vient en Belgique. C’est le seul pays dans lequel, elle est obligée d’être protégée. Comment c’est possible qu’une auteure ne soit pas en sécurité à des milliers de kilomètres du Rwanda? 

La Belgique doit se poser des questions par rapport à sa place dans l’histoire. Le pays doit se remettre en question au niveau de la liberté d’expression et de l’opinion politique.  Une des choses qui montrent le développement d’un pays, c’est l’accès à l’information. Si les gens se font harceler sur les réseaux sociaux ou dans la vraie vie parce qu’ils portent une parole publique, ça pose question.  Est-ce que la Belgique est un pays démocratique, si elle accepte que ses propres concitoyens se laissent harcelés et se laissent intimidés ? Est-ce que ce pays croit vraiment aux droits humains ?  C’est une question très importante que la Belgique devrait se poser aujourd’hui.  Comme il y a un nouveau gouvernement maintenant, j’espère qu’ils vont se positionner correctement.  

  1. Qu’en est-il des Rwandais de la diaspora ? Est-ce qu’ils s’expriment ? Quel type de soutien vous recevez en général ? 

Je vois de plus en plus de personnes qui s’expriment ouvertement contre l’injustice au Rwanda. Je reçois pas mal de messages de partout dans le monde (même du Rwanda). Il y a beaucoup de personnes qui nous encouragent à nous battre contre ce gouvernement. Ce sont des choses que je n’avais jamais vu auparavant. Ça fait du bien de voir que beaucoup de personnes osent dire la vérité et s’expriment sans la peur qui les rongeait dans le passé. 

Ce qui m’angoisse, c’est qu’il y a des problèmes de sécurité. Beaucoup de Rwandais craignent d’avertir les autorités car ils ont peur des relations bilatérales, avec le Rwanda. Pourtant, s’il y avait plus de personnes qui osaient avertir les autorités, ces appels pourraient être mieux entendus.  

J’encourage vraiment les Rwandais à oser dénoncer aux autorités les menaces qu’ils reçoivent.

Tous ces appels peuvent être entendus. Il ne faut pas avoir peur et déclarer officiellement ces menaces.  

Ainsi, la Belgique ne pourra pas continuer à nier ces choses-là. 

  1. Il y a récemment eu la mort de Kizito Mihigo, dans des circonstances étranges. Et aujourd’hui, l’arrestation de ton papa. Qu’en penses-tu ? Serait-ce une manière de museler la diaspora ? Comment peut-on faire un lien entre les 2 évènements ? 

Oui je suis d’accord. C’est une façon d’intimider les gens. Ils essaient de faire taire tous ceux qui oseraient faire la même chose. Il y a beaucoup de personnes qui appréciaient Kizito. Il représentait un symbole d’unité et de paix et sa disparition dans des circonstances obscures semblent être une tentative désespérée.  

Leur pouvoir est menacé. Tout ce qui se passe, ça ne les aide pas beaucoup. Les gens commencent à voir les faits. Ils ne peuvent pas continuer à ignorer tout ça. Kizito et Paul, ce sont un peu les gouttes qui font déborder le vase. Les pays qui ont collaboré avec le Rwanda commencent à se poser beaucoup de questions et se disent qu’ils ont serré la main du diable. Même Arsenal commence à se poser des questions.  Est-ce que ça vaut vraiment la peine d’écrire « Visit Rwanda », alors que c’est un pays qui est capable de menacer des symboles de paix?

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